Jean Vigo Jean Vigo sur le tournage de L'Atalante © luce Vigo

Jean Vigo

Jean Vigo, né en 1905 à Paris, est le fils de l'anarchiste Eugène Bonaventure Vigo, dit Miguel Almereyda, directeur des journaux La Guerre sociale et Le Bonnet rouge. Acquis aux idées pacifistes après avoir mesuré les horreurs de la guerre, ce dernier est arrêté en 1917 et incarcéré à la prison de Fresnes, où il est retrouvé mort, étranglé avec son lacet de chaussure dans des circonstances troubles.

Âgé de 12 ans, Jean Vigo doit être scolarisé sous un nom d’emprunt. Il est pris en charge par son grand-père par alliance Gabriel Aubès, photographe à Montpellier, qui l'initie aux images.

À partir de 1932, il est proche du Parti communiste et il devient membre de l'Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR).

Tuberculeux, il meurt de septicémie en 1934 à l'âge de vingt-neuf ans à Paris. Il est enterré au cimetière parisien de Bagneux.

Jean Vigo est principalement connu pour deux films, Zéro de conduite (1933) et L'Atalante (1934).

En 1929, il est  l’auteur de À propos de Nice avec Boris Kaufman, un film muet.  Zéro de conduite, à sa sortie, est censuré. Il n'est autorisé de projection qu'en 1946.
L'Atalante sort dans une version tronquée, sous le titre Le Chaland qui passe et est partiellement reconstitué en 1946.

Jean Vigo a écrit quelques scripts pour des projets de films non réalisés : Le Tennis, Anneaux, La Camargue, le Métro, Lourdes, Au café, Lignes de la main, Chauvinisme et surtout Le Cœur volé d’après un scénario de Philippe Soupault.
Victime de la censure de son vivant, Jean Vigo a été découvert après la guerre grâce aux ciné-clubs, à Henri Langlois, à la Nouvelle Vague et à son premier biographe P-E Salles Gomes (créateur de la Cinémathèque de Sao Paulo).
Le nom de Jean Vigo évoque à la fois le cinéma comme moyen d'expression total.

Filmographie

  • 1930 : À propos de Nice
  • 1931 : La Natation par Jean Taris ou Taris, roi de l'eau
  • 1933 : Zéro de conduite
  • 1934 : L'Atalante


    Voici ce qu’il écrivait le 14 juin 1931

    « Il ne s'agit pas aujourd'hui de révéler le cinéma social, pas plus que de l'étouffer en une formule, mais de s'efforcer d'éveiller en vous le besoin latent de voir plus souvent de bons films (que nos faiseurs de films me pardonnent ce pléonasme) traitant de la société et de ses rapports avec les individus et les choses. Car voyez-vous, le cinéma souffre davantage d'un vice de pensée que d'une absence totale de pensée....

    ...Mais je désirerais vous entretenir d'un cinéma social plus défini, et dont je suis plus près : du documentaire social ou plus exactement du point de vue documenté. Dans ce domaine à prospecter, j'affirme que l'appareil de prise de vues est roi...

    Je ne sais si le résultat sera une œuvre d'art, mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il sera du cinéma. Du cinéma, en ce sens qu'aucun art, aucune science ne peut remplir son office...

    ...Et le but sera atteint si l'on parvient à révéler la raison cachée d'un geste, à extraire d'une personne banale et de hasard, sa beauté intérieure ou sa caricature, si l'on parvient à révéler l'esprit d'une collectivité d'après une de ses manifestations purement physiques.

    Et cela avec une force telle, que désormais le monde qu'autrefois nous côtoyions avec indifférence, s'offre à nous malgré lui au-delà de ses apparences. Ce documentaire social devra nous dessiller les yeux. »

    Un point de vue documenté paru dans la revue Ciné club


Vigo, Jean (1905-1934)
Une vie, une œuvre

par Luce Vigo

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Un projet de scénario retraçant la vie de Jean Vigo a été récemment proposé à sa famille. L’auteur de ce projet voudrait donner à son film un ton de "romantisme désespéré".
Voici qui surprend, car si Jean Vigo a eu une existence courte pleine de difficultés de toutes sortes, bien faites pour le meurtrir, il ne semble pas qu’il fut le moins du monde désespéré. Ses amis ont gardé de lui un souvenir extraordinairement vivant d’une fantaisie jeune et gaie, d’un humour juste et vraiment drôle, d’un sens du réel auquel s’alliait une intuition aiguë de la poésie.

Ce garçon sensible à l’intelligence créative prometteuse n’avait que vingt-neuf ans quand il mourut, le 5 octobre 1934, alors qu’il avait à peine terminé son quatrième film L’Atalante.

Il était né le 26 avril 1905 à Paris, dans une pièce mansardée qu’habitaient alors ses parents, Miguel Almereyda et Emily Cléro. Anarchistes actifs, l’un et l’autre n’entendaient pas renoncer à la vie politique pour un bébé, et n’hésitèrent pas à l’emmener dans les meetings et un peu partout.

Almereyda, de son vrai nom Eugene Bonaventure de Vigo, était en réaction contre la société qu’il avait trouvée sans pitié et dont il avait une pénible expérience. À travers les difficultés de son père, Jean Vigo eut une première vision plutôt triste de l’existence. Il joua plus d’une fois dans la cour des prisons où séjourna Almereyda pour les article engagés qu’il écrivait dans La Guerre sociale, puis dans Le Bonnet rouge, et où il mourut le 14 août 1917. Il semble qu’il ait été assassiné pour de complexes raisons politiques. Il avait 34 ans.

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Jean Vigo, lui, n’avait que douze ans. Il souffrit beaucoup de la disparition de son père qu’il aimait profondément, et de tout le bruit qui se fit autour de cette mort. Comme sa mère ne pouvait s’occuper de lui, il fut accueilli par des amis de Montpellier, photographes, Gabriel & Antoinette Aubès, qui le soignèrent, essayèrent de le réconforter et s’occupèrent de lui faire reprendre ses études, tout en veillant sur sa santé bien chancelante. Quand il fut mieux, on le mit pensionnaire au lycée du Millau, sous le pseudonyme de Jean Salles afin de lui éviter les commentaires sur la mort de son père.

D’après son journal d’enfant, il ne paraît pas avoir été vraiment malheureux durant les quatre années qu’il passa à Millau. Il correspondait tendrement avec sa mère, et après une période d’adaptation un peu difficile, il se fit des amis fidèles, comme Jacques Bruel et Georges Caussat qui revivent dans Zéro de conduite. Mais il lutta farouchement contre sa condition d’interne en faisant volontairement le cancre. Les vacances le ramenaient auprès des Aubès, excellents photographes, qui lui donnèrent le goût des belles mages, lui suggérèrent de se diriger vers la technique du cinéma.

Pour permettre à Jean Vigo d’être plus près de sa mère, qui le réclama en 1922, et de retrouver les vieux amis d’Almereyda, Aubès l’envoya au lycée Marceau de Chartres où il termina ses études secondaires. Il s’y distingua dans les matières littéraires, en français et en philosophie, se fit remarquer en éducation physique par ses succès dans le 100 mètres et comme gardien de but en football. Il connut là Jean Colin, autre personnage de Zéro de conduite.

Plus adapté, plus mûr qu’à Millau, Jean Vigo se montra, à Chartres, gai et facilement chahuteur. Il lui arrivait pourtant de sombrer dans une humeur brusquement taciturne et triste, en proie, sans doute, à des souvenirs poignants, à des regrets profonds dont il ne parlait à personne. Peu à peu le culte qu’il portait à son père le détacha de sa mère qui vivait maintenant avec un journaliste de L’Auto.

Dès cette époque, Jean Vigo manifesta des opinions politiques et sociales nettement à gauche et anti conformistes, il acceptait mal les idées reçues et les institutions qui en tirent leur force. Il les caricaturera dans À propos de Nice.

En quittant Chartres, en juin 1925, il prit des inscriptions en Sorbonne pour suivre des cours de psychologie et de sociologie, mais il tomba malade et dut partir pour Font-Romeu. C’est là, au cours d’un deuxième séjour forcé, qu’il connut Lydou, Élisabeth Lozinska, qu’il épousera le 24 janvier 1929.

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Cette rencontre eut lieu à un moment où Jean Vigo se sentait particulièrement solitaire et malheureux. Il retrouva assez vite son enthousiasme, grâce à cet amour partagé, grâce aussi à des amitiés de valeur : celle de Pierre de Saint-Prix et celle de Claude Aveline. Il connut celui-ci à Font-Romeu, et les liens qui les unirent devaient durer par delà la mort, puisque Claude Aveline, actuellement président du prix Jean-Vigo, devait devenir son exécuteur testamentaire, et le tuteur de sa fille : depuis trente ans, il ne se lasse pas, avec une fidélité et une énergie de cœur remarquables, de travailler à garder authentique et riche le souvenir de son ami.

Dès Font-Romeu, Claude Aveline manifesta l’intérêt que lui inspirait Vigo en lui procurant un travail de correction d’épreuves, puis en le prenant comme secrétaire, car sa situation matérielle n’était pas brillante.
Dès qu’il fut guéri, Vigo quitta Font-Romeu pour Nice où il s’installa avec Lydou. Il retrouva là-bas une amie d’Almereyda, Janine Champoll, et un camarade du collège de Millau, Georges Caussat. Et il fut engagé dans des conditions médiocres, à la Franco-Film sur la recommandation de Francis Jourdain, de Claude Autant-Lara et de Germaine Dulac. Il n’y resta pas longtemps. C’est alors qu’intervint son beau-père : en lui offrant un petit capital, H. Lozinski permit à Jean Vigo d’acheter une caméra d’occasion, une Debrie, et de tenter une œuvre personnelle.

Ce fut un travail de longue et difficile préparation, interrompu par des problèmes de santé qui obligèrent Lydou et Jean Vigo à consulter des spécialistes parisiens. À Paris, il firent la connaissance de l’opérateur Boris Kaufman et décidèrent de travailler ensemble. Leur collaboration devait être étroite et de qualité.

Ils tournèrent, de fin 1929 à mai 1930.
À propos de Nice, "point de vue documenté", classa Vigo dans les cinéastes "d’avant-garde". Il présenta lui-même son film au Vieux Colombier à Paris, le 14 juin 1930, et intitula cette présentation "Vers un cinéma social".

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En s’exprimant sur sa conception du "point de vue documenté", il dit :

Ce documentaire exige que l’on prenne position, car il met les points sur les i. […] S’il n’engage pas un artiste, il engage du moins un homme […] Et le but sera atteint si l’on parvient à révéler la raison cachée d’un geste, à extraire d’une personne banale et de hasard sa beauté intérieure ou sa caricature, si l’on parvient à révéler l’esprit d’une collectivité d’après une de ses manifestations purement physique […] À propos de Nice est un modeste brouillon pour un tel cinéma. [...] Dans ce film, par le truchement d’une ville dont les manifestations sont assez significatives, on assiste au procès d’un certain monde. […] En effet, le film tend à la généralisation de grossières réjouissances placées sous le signe du grotesque de la chair et de la mort, et qui sont les derniers soubresauts d’une société qui s’oublie jusqu’à vous donner la nausée […].

Malgré un certain succès, la carrière commerciale du film s’annonçait mal.
Vigo revint à Nice où, après une période passive de rechute et de cafard, il fonda un ciné-club : Les Amis du cinéma de Nice,avec l’aide de son ami Caussat.

Mais ce n’était pas ainsi que Vigo entendait faire du cinéma, et, à l’occasion d’une exclusivité au Studio des Ursulines, il retourna à Paris où il obtint une commande de la Gaumont-Franco-Film Aubert. Il se rendit au deuxième Congrès du cinéma indépendant à Bruxelles (1) avant de se mettre en tournage d’un court documentaire sur la natation : Taris. Si la Gaumont fut satisfaite, Vigo le fut moins : il n’aima, de son film, que quelques images sous l’eau dont il reprendra l’idée dans L’Atalante.

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En attendant d’autres commandes, Vigo s’endetta, dut vendre sa Debrie, connut une longue période d’inactivité, d’espoirs déçus. Des projets très précis ne se réalisèrent pas, comme celui du court métrage sur le Tennis.
Mais ce ne fut pas stérile. Il noua de nouvelles amitiés qui devaient se révéler inaltérables, comme celle de Henri Stock, de Charles Goldblatt, de Albert Riéra, de Pierre Merle, jeunes hommes sensibles, fantaisistes et pourtant très proches des réalités humaines et sociales, des garçons capables de comprendre Vigo, de l’épauler, de partager ses soucis, mais aussi ses espiègleries et ses blagues.

Une nouvelle aide de son beau-père, un renouveau d’activité de son ciné-club, contribuèrent à renforcer sa confiance et sa volonté de poursuivre une carrière à peine ébauchée.

À Paris, l’été 1932 ne fut pas simple, et une fois encore Vigo dut se débattre contre les dettes, les déceptions, la maladie. Lydou partit se soigner en Suisse quelques temps. Puis Jean Vigo rencontra Jacques-Louis Nounez, cinéphile enthousiaste et fortuné. Des projets naquirent : on ferait un film sur la Camargue, un autre sur les enfants à l’école.
Vigo travailla assez longuement au premier, envisagea un séjour d’études en Camargue, se fit même cavalier dans un manège de banlieue. L’idée avorta, peut-être par l’inexpérience du producteur de Nounez, surtout, sans doute, par une mauvaise volonté inconsciente de Vigo, malgré ses efforts : le projet sur les enfants lui tenait plus à cœur. Il éveillait en lui une foule d’images faites de souvenirs douloureux ou cocasses, de rêves poétiques et purs symbolisant le domaine de l’enfance, de caricatures - pitoyables ou impitoyables - du monde des adultes.

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Ce devait être Zéro de conduite. Cela s’appela d’abord Les Cancres.
Pour permettre la réalisation du film, Nounez mit à la disposition de Vigo environ trois cent mille francs actuels et deux studios Gaumont pour une semaine. C’était peu.

Mais Vigo était anxieux de se mettre au travail, et de montrer, en recréant ses personnages à partir de ses souvenirs d’enfance et de ceux de son père, combien les adultes respectaient peu les enfant, se révélant ainsi un des pionniers de la psycho-pédagogie moderne. Il forma facilement son équipe avec ses amis, Boris Kaufman, Louis Berger, Albert Riéra, Charles Goldblatt, Henri Storck et Pierre Merle, qui plus de trente ans plus tard, parlent encore de cette collaboration héroïque avec émotion et chaleur. Presque tous les acteurs furent des gosses de la rue, des voisins, des camarades. Il n’y eut que quatre acteurs professionnels, dont Jean Dasté, encore un ami.

Pressés par le temps, ils tournèrent à un rythme épuisant, il fallait souvent improviser. Jean Vigo tomba malade et dut interrompre les prises de vue pendant trois jours. De mauvais gré, Gaumont accepta ce retard.
Les extérieurs furent tournés à Saint-Cloud et à la gare de Belleville souvent sous la neige et la pluie. Au montage, Vigo dut beaucoup amputer son film pour se soumettre au métrage prévu. Il fut découragé par le résultat final, assez décousu, et ne reprit confiance dans la valeur de son film qu’une fois la sonorisation terminée. Il fut ému de voir à quel point la musique de Maurice Jaubert répondait à son attente.

Le film fut présenté, pour la première fois, le 7 avril 1933, au Cinéma Artistic. Il choqua une grande partie du public, ne fut pas compris des critiques et se vit finalement interdit par la censure… jusqu’en 1945.

Nounez ne fut pas trop découragé par ces réactions.
Lui et Vigo avaient pensé tourner Le Bagne, inspiré de l’affaire Dieudonné, mais Nounez en abandonna l’idée après la décision de la censure. Il préféra imposer à Vigo un scénario tout fait, L’Atalante de Jean Guinée. Vigo trouva l’histoire lourde et conventionnelle et s’efforça d’en faire une création personnelle, tout en respectant l’idée générale. À l’équipe de Zéro de conduite vinrent se joindre un troisième opérateur, un script-boy Francis Jourdain comme conseiller artistique, ainsi que, comme monteur, Louis Chavance.

Dès l’été 1933, le découpage était prêt, les acteurs engagés : Dita Parlo, Michel Simon, Jean Dasté, Louis Lefèvre et Gilles Margaritis. Mais le tournage ne commença que fin novembre. Cela ne facilita pas le travail car l’hiver fut précoce et rigoureux. La santé de Vigo s’en ressentit très cruellement, et après quatre mois de prise de vue, il dut s’avouer vaincu par la maladie. L’Atalante était pratiquement terminée.

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Une première présentation eut lieu le 25 avril 1934 au Palais Rochechouart.
Le film plut à Nounez, mais pas à ses associés. Guidés par des considérations bassement matérielles, ils ne craignirent pas, pour rendre le film commercial, de trahir l’œuvre de Jean Vigo. Sans se soucier d’un homme trop malade pour venir se défendre, ils firent des coupures arbitraires, substituèrent, dans certaines séquences, une rengaine banale à la musique de Jaubert, et rebaptisèrent le film, Le Chaland qui passe. C’est malheureusement la version que l’on présente le plus souvent, encore maintenant, même dans les ciné-clubs.

Jean Vigo est mort le 5 octobre 1934. Il n’avait pas trente ans.

C’est avec une profonde nostalgie, un véritable chagrin, que l’on pense à tout ce qui aurait pu être, dans le domaine du cinéma ou de l’amitié, s’il avait vécu plus longtemps.

Luce Vigo
Jeune Cinéma n°5 de février 1965

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